C'est un internaute qui vient souvent sur notre site pour prendre des nouvelles.0
C'est aussi un ferrophile. Cet ami des chemins de fer a acheté le livre de Marc GABRIEL dès sa parution.
Et cet ami m'a dit: "Tu devrais publier ta préface sur ton site. Non seulement ça intéresserait beaucoup de gens, mais cela permettrait à ceux qui voudraient en apprendre plus sur l'histoire du Tacot de se procurer ensuite l'ouvrage : "L'épopée du LBB".
Après réflexion, j'ai approuvé mon ami.

Alors, voici la préface du livre de Marc GABRIEL :

Préface

C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai répondu favorablement à la demande de monsieur Marc Gabriel de préfacer son ouvrage commémoratif des cent ans du tacot Lunéville-Blâmont-Badonviller.

J'ai toujours été passionné par le transport ferroviaire, ce qui d'ailleurs a orienté ma carrière. Très jeune, j'étais impressionné par la locomotive qui, par le miracle élémentaire de l'eau transformée en vapeur sous l'effet de la chaleur, devenait un engin moteur capable de tirer un convoi sur deux files de rails. Les grosses locomotives de la compagnie de l'Est motivaient un certain respect de ma part par leur taille, leur bruit et leur vitesse. Beaucoup plus familières étaient les locomotives du Tacot plus abordables dans leurs dimensions et leurs modestes vitesses.

En 1852, les habitants de nos villages étaient au courant de l'arrivée de la ligne du chemin de fer de Paris à Strasbourg. Ils pouvaient, en se rendant à Lunéville avec leur chariot lorrain ou leur char à banc, aller jusqu'à Nancy et même jusqu'à Paris par le train. Le "progrès" était en marche. Avec envie, ils avaient vu l'ouverture de la ligne Lunéville à Saint-Dié en 1864. Et même l'Avricourt-Blâmont-Cirey (l'ABC) en 1870, puis la ligne Baccarat-Badonviller en 1882. A cette époque sur les lignes importantes, on ne négligeait pas les petites gares vouées au trafic omnibus. Alors, ils espéraient qu'un jour, eux aussi, ils auraient leur train; même un petit train, marque tangible du progrès! Pas loin d'ici, le petit tacot Lunéville-Einville avait vu le jour en 1902, et la vallée de Celles toute proche a eu son train en 1907. Alors, pourquoi pas eux,ici, les gens du Blâmontois et du Badonvillois?

C'est le 29 Juin 1911 que le chemin de fer de Lunéville à Blâmont et à Badonviller est ouvert au public. Cette ouverture a été précédé d'une inauguration en grande pompe, présidée par Monsieur J. Augagneur ministre des Travaux Publics, et Monsieur A. Lebrun alors ministre des Colonies, Député de la Meurthe et Moselle à Briey, futur Président de la République. Pour avoir recueilli des témoignages de personnes de Fréménil, mon village, le souvenir de ce premier jour était resté vivace. La petite gare toute neuve, située à 200 m. du village, (construite par Mr.Rizzi, entrepreneur à Bénaménil) s'était trouvée décorée de branches de sapin, de fleurs, de guirlandes, de drapeaux tricolores,et, en écho de la broderie perlée pratiquée au village, d'une multitude de perles, de paillettes, de chenilles du plus heureux effet. Chaque commune avait rivalisé de talent pour décorer sa gare.

Pour marquer durablement l'arrivée du TACOT dans nos vallées de la Vezouze et de la Blette, la Compagnie LBB (Chemins de fer Départementaux de l'Aube,Réseau de Meurthe et Moselle) avait fait une "journée portes ouvertes" assortie d'un voyage gratuit sur l'ensemble du réseau. Ma grand-mère avait été ravie de faire gratuitement un voyage aller-retour jusqu'à Blâmont. Cette opération publicitaire très réussie inaugurait un attachement durable de la population appelée à devenir une fidèle clientèle. Pour bien montrer la différence entre le grand train de la Compagnie de l'Est et le petit chemin de fer départemental LBB, ce dernier est baptisé familièrement: "Le TACOT"... C'est notre Tacot.

 Très vite, la Compagnie des Chemins de fer de l'Aube, exploitant de la ligne de Lunéville à Blâmont et à Badonviller, initie des trains spéciaux:

  • Pour la visite de Perre-Percée depuis Badonviller.
  • Pour le pélerinage de Notre Dame de la Bonne-Fontaine à Domjevin.
  • Pour la foire de Lunéville avec les enfants des écoles du Blâmontois et du Badonvillois, un train impressionnant de neuf voitures de voyageurs ainsi que 3 wagons couverts et un fourgon.

Le Tacot fait ainsi la preuve d'un dynamisme étonnant.

La population desservie par le LBB allait connaître les locomotives à vapeur CORPET-LOUVET type 130T et leur sifflet caractéristique (Tchoût..), puis les "motrices" vertes de Dion type JM, suivies en 1937 d'un moderne autorail crème et rouge, lui aussi de Dion type OM dernier cri du progrès d'alors. Ce modèle d'autorail portant l'immatriculation LBB5 a été un modèle unique dans la gamme des autorails de Dion-Bouton. Quel dommage qu'il ait disparu. N'oublions pas les voitures voyageurs sur boggies avec des plateformes d'extrémité offrant une vue panoramique appréciée et construites à Lunéville à la Société LORRAINE de DIETRICH. Le Tacot faisait ainsi partie du patrimoine régional.

A propos de patrimoine régional, il faut souligner que le Tacot roulait sur des rails provenant de l'usine de Neuves-Maisons portant le sigle "CCNM 1910", soit Chatillon-Commentry-Neuves-Maisons, 1910 étant l'année de fabrication. Ces rails d'un poids de 20 kg au mètre portés par des traverses reposaient sur du ballast en cailloux roulés provenant des carrières locales (Marainviller, Fréménil notamment). Cet emploi de ballast en éléments arrondis conjointement avec un bourrage manuel insuffisant a été une cause de la mauvaise tenue de l'ensemble de la plate-forme par suite d'un manque de cohésion. Il eut été préférable d'adopter du trap de Raon-L'Etape, mais plus cher! Quelle différence avec l'équipement ferroviaire actuel où le ballast formé d'éléments anguleux est bourré sous les traverses par des engins
mécaniques efficaces et rapides d'exécution.

Je me souviens avoir emprunté le train et ses voitures à plates-formes d'extrémités. La "tournée de voie" sur la voiture de queue donnait une vision panoramique de la région avec une vue exceptionnelle des deux files de rails qui se perdaient sur l'horizon. Beaucoup plus ferroviaire était le voyage sur la plateforme de la première voiture derrière la locomotive. Là, on était en prise directe sur le travail de l'équipe de conduite, mais avec un risque certain de recevoir des escarbilles dans les yeux! Plus confortable était le voyage par autorail. Une partie vitrée séparait les voyageurs du conducteur mais permettait d'admirer le paysage qui était avalé par le de Dion! Le conducteur, nimbé de son rôle éminent, acceptait volontiers de renseigner les curieux dont je faisais partie. C'est ainsi que j'ai appris que la vitesse limite maximum acceptée par le de Dion type OM était soixante km/h. N'oublions pas que le Tacot n'était pas le "Mistral" et qu'il assurait un service omnibus. D'ailleurs cette vitesse maximum n'a jamais été atteinte par les de Dion JM et moins encore par les locomotives à vapeur Corpet-Louvet. Que de fois je reste songeur en conduisant ma voiture aujourd'hui sur la RN4 (devenue D400) parallèle à l'ancienne plate-forme du Tacot:60 km/h vitesse limite!...

La venue du Tacot s'est traduite par un respect de l'horaire tout comme l'avait fait son grand-frère de la Compagnie de l'Est. Dans les premières années,la régularité faisait l'étonnement des populations riveraines. Les villageois vivaient au rythme des trains. Puis peu à peu, surtout en sa fin de vie, on pardonna au brave Tacot ses manquements traduisant les pannes, les ralentissements dus à la voie en mauvais état. Les années passant, les difficultés devinrent plus nombreuses occasionnant immanquablement un respect aléatoire de l'horaire.

Dès sa construction, le Tacot est équipé du cantonnement téléphonique ; le parcours urbain de Lunéville-local à Lunéville-Est étant soumis au cantonnement par bâton pilote. En ville, les locomotives comme les autorails n'avaient pas le droit d'utiliser leur sifflet ou leur klaxon. C'est donc à l'aide d'une cloche que les carrefours de la ville étaient traversés.

Tout au long de la ligne avaient poussé, droits comme des asperges, les poteaux de la ligne téléphonique du Tacot. Les PTT de la République ont allégrement occupé les supports, desservant ainsi par leurs lignes aériennes les différents villages du parcours.

Le train du soir qui ramenait ses voyageurs vers Lunéville avait aussi le service du courrier. Un postier officiel descendait à chaque arrêt et relevait le courrier de la boîte aux lettres accrochée au mur de la gare. Ainsi on était sûr que le courrier partait le soir même, était trié à Lunéville pour atteindre son destinataire par les soins des ambulants.

Le brave TACOT, apprécié de tous, allait traverser les guerres, la grande 14-18 où il va être amputé de la partie Domèvre-Blâmont aux mains de l'ennemi,puis la guerre d'un nouveau genre: celle de la route dans la période 1930. L'autobus vint le concurrencer, écrémant son trafic voyageurs en passant dans les mêmes horaires que le TACOT et lui prenant ses clients au coeur des villages. La fréquentation en baisse se traduisant aussi par des économies d'entretien, tant pour la voie que pour le matériel roulant. Puis vint la seconde guerre mondiale au cours de laquelle le brave TACOT, dans des conditions difficiles, donna le meilleur de lui-même au service d'une clientèle avide de s'approvisionner en vivres à la campagne en cette période de restrictions. Les comptes de la Compagnie étant dans le rouge depuis un grand moment, la sentence du Département fut sans appel : La Mort pour le TACOT...remplacé par des autobus à gazogène, tout aussi demandeurs de subventions, d'aides pour continuer le service. Le Progrès n'est pas toujours là où on croit !

Le temps du Tacot est passé, malheureusement. On se prend à regretter une résurrection de ce chemin de fer secondaire qui aurait pu jouer son rôle sous une forme moderne. Nous ne sommes pas en Suisse hélas... Cà et là on retrouve encore des vestiges du Tacot. Les gares, dont certaines sont conservées dans une présentation conforme à l'original. Thiébauménil en est un bel exemple. On devine la plate-forme en beaucoup d'endroits, mais souvent elle a été absorbée par les remembrements des terrains. Des ponceaux, des aqueducs sont encore là. Entre Chanteheux et Croismare, la plate-forme ferroviaire a été convertie en route départementale et on peut apprécier de rouler avec sa voiture comme le Tacot d'autrefois empruntait ce parcours.

A présent, laissons Marc Gabriel nous parler de ce brave Tacot que nous avons connu et pour ceux qui le découvrent, reconnaître que nos aînés ont donné à notre région un outil remarquable trop tôt disparu.

Jean Spaite                                                 Fréménil le 25 février 2011



Nous avons déjà parlé de cet ouvrage sur notre site dans les billets suivants :

Si vous souhaitez en apprendre plus, vous pouvez acquérir ce livre sur le site "NMG Editions"

Enfin, voici une confidence: Marc GABRIEL travaille maintenant sur l'histoire du LUNEVILLE-EINVILLE qui paraîtra mi-2012. Que de souvenirs en perspective !

J S    Janvier 2012