Le récit qui va suivre remonte au siècle dernier, vraisemblablement dans les années 1938-1939.

Le père Cherry devait avoir alors dans les environs de 80 ans. Cet ancien instituteur était né non loin de Badonviller , à Saint Maurice aux forges. Il gardait de son pays natal un amour du terroir dont le “ parlé patois “ était toujours vivant. Sa carrière d’enseignant avait pourtant été marquée par la période combattante, héritière de Jules Ferry, qui certes dispensait un savoir républicain où l’on célébrait le “ lire, écrire et compter “ , mais aussi la lutte permanente contre le patois synonyme d’ignorance. La langue française devait s’imposer.

Le père Cherry correspondait à une époque où l’on invitait les élèves à faire des dictées sans faute, lui qui se berçait dans les lectures de Victor Hugo, de Lamartine et qui évoquait dans ses conversations des répliques de Molière ou de Corneille. Cet érudit, par décision académique, avait terminé sa période active dans la capitale des ducs de Lorraine. Il était devenu nancéien et attendait sagement la fin d’une vie “ pleine d’enseignements “ selon sa formule personnelle.

En cette période du siècle passé, n’oublions pas que même si la France connaissait un exode rural au profit des villes, mais également des zones industrielles et minières, la population des campagnes restait encore importante. Comme beaucoup d’habitants des villes, le père Cherry gardait vivante ses racines rurales. Ce sentiment d’attachement au village natal, à la région, à son canton, se manifestait en ville à l’occasion de rencontre d’un “déplacé”, d’un “emigré” de son village qui se traduisait par un rapprochement : “ Tiens, vous êtes de la vallée de la Vezouze ? Et bien moi, je suis de la vallée de la Brême ! “ Et souvent cela permettait des connaissances communes de lieux, de monuments, de personnes, quand ce n’était pas des cousins ! “Allons, le monde est p’tit alleï !”... Et souvent, les mots de patois resurgissaient !

A ce propos, le père Cherry avait conversé un bon moment avec un lorrain connaisseur du pays d’origine de son interlocuteur. Salutations sympathiques clôturant cette rencontre puis traversée de la rue par le père Cherry pour regagner son logement. Attention, voilà une voiture ! Et le père Cherry de proclamer en patois avec humour:
“ Hâtons-no ! Qu’on ne se fasse mi to d'mêm’ frâler ! nemi don ! “
( Dépêchons nous ! Que l’on ne se fasse moi tout de même pas écraser ! n’est-ce pas! ) Plus exactement: que je ne me fasse pas moi-même écraser, n’est-ce pas !
Récit authentique.

Jean SPAITE Septembre 2019